{"id":10,"date":"2010-07-23T19:53:49","date_gmt":"2010-07-23T19:53:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cetam.fr\/site\/?p=10"},"modified":"2010-07-23T19:53:49","modified_gmt":"2010-07-23T19:53:49","slug":"la-toxicite-naturelle-de-certains-miels","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cetam.fr\/site\/2010\/07\/23\/la-toxicite-naturelle-de-certains-miels\/","title":{"rendered":"La toxicit\u00e9 naturelle de certains miels"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"color: #333333;\"><strong>401 avant J.-C.\u00a0:<\/strong> le fils du vainqueur de Marathon, Cyrus le Jeune d\u00e9clare la guerre \u00e0 son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Artaxerx\u00e9s II, roi des Perses. Sur le conseil <\/span>de Socrate, apr\u00e8s avoir consult\u00e9 l\u2019oracle de Delphes, le philosophe grec, X\u00e9nophon, s\u2019engage dans son arm\u00e9e de mercenaires.<!--more--> C\u2019est l\u2019exp\u00e9dition des \u00ab\u00a0Dix mille\u00a0\u00bb. Mais, l\u2019affaire \u00ab\u00a0tourne mal\u00a0\u00bb et Cyrus est tu\u00e9, \u00e0 Cunaxa, d\u2019un coup de javelot sous l\u2019\u0153il. Une trahison du satrape Tissapherne attire l\u2019arm\u00e9e dans un guet-apens. Elle sera d\u00e9capit\u00e9e de tout ses g\u00e9n\u00e9raux. Sous la conduite de X\u00e9nophon, commence une retraite \u00e9puisante au travers des montagnes du Kurdistan. Ce fut \u00e0 la fois une d\u00e9b\u00e2cle et un calvaire. Les diverses p\u00e9rip\u00e9ties endur\u00e9es furent nombreuses. Dans son livre, le philosophe grec narre celle-ci(1)\u00a0:<em> \u00ab\u00a0\u2026Les Grecs \u00e9tant mont\u00e9s trouv\u00e8rent beaucoup de villages abondamment remplis de vivres, et y cantonn\u00e8rent\u00a0; ils n\u2019y rencontr\u00e8rent rien qui les \u00e9tonn\u00e2t, si ce n\u2019est qu\u2019il y avait beaucoup de ruches, et que tous les soldats qui mang\u00e8rent des g\u00e2teaux de miel, eurent le transport au cerveau, vomirent, furent purg\u00e9s, et qu\u2019aucun d\u2019eux ne pouvait se tenir sur ses jambes. Ceux qui n\u2019en avaient que go\u00fbt\u00e9, avaient l\u2019air de gens plong\u00e9s dans l\u2019ivresse\u00a0; ceux qui en avaient pris davantage ressemblaient, les uns \u00e0 des furieux, les autres \u00e0 des mourants. On voyait plus de soldats \u00e9tendus sur la terre que si l\u2019arm\u00e9e e\u00fbt perdu une bataille, et la m\u00eame consternation y r\u00e9gnait. Le lendemain personne ne mourut\u00a0; le transport cessait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 la m\u00eame heure o\u00f9 il avait pris la veille. Le troisi\u00e8me et le quatri\u00e8me jour, les empoisonn\u00e9s se lev\u00e8rent, las et fatigu\u00e9s\u00a0; comme on l\u2019est apr\u00e8s l\u2019effet d\u2019un rem\u00e8de violent\u2026\u00a0\u00bb<\/em> Sans doute, X\u00e9nophon ignorait-il la nature r\u00e9elle de ce miel toxique capable d\u2019empoisonner toute une arm\u00e9e. Mais, gr\u00e2ce \u00e0 lui, cette histoire est parvenue jusqu\u2019\u00e0 nous. De nos jours, des cas d\u2019empoisonnements semblables surviennent tous les ans dans cette m\u00eame r\u00e9gion du monde et plus particuli\u00e8rement en Turquie(2). Ils permettent de bien appr\u00e9hender le ph\u00e9nom\u00e8ne. L\u2019analyse pollinique des miels incrimin\u00e9s r\u00e9v\u00e8le toujours une forte dominance de pollen de rhododendrons. Dans cette r\u00e9gion du monde, il s\u2019agit de Rhododendron ponticum et de R. luteum. Le genre rhododendron comprend un millier d\u2019esp\u00e8ces connues sous les noms communs de rhododendrons, mais \u00e9galement d\u2019azal\u00e9es(3). Dans les Alpes fran\u00e7aises et les Pyr\u00e9n\u00e9es, on rencontre R. ferrugineum et R. hirsutum. Dans la vall\u00e9e de l\u2019Is\u00e8re, on a retrouv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat fossile le pollen de R. ponticum. Or, les rhododendrons sont des plantes toxiques. La substance incrimin\u00e9e est un diterp\u00e8ne, la grayanotoxine I (= ac\u00e9tylandrom\u00e9dol). Elle est pr\u00e9sente dans les feuilles et les fleurs, mais \u00e9galement dans les nectars. In\u00e9vitablement, elle se retrouve dans les miels. Cela explique les accidents qui sont signal\u00e9s chaque ann\u00e9e dans les r\u00e9gions du monde o\u00f9 l\u2019on produit des miels monofloraux de rhododendrons. Pourtant, certaines esp\u00e8ces, dont celles que l\u2019on trouve en France, semblent \u00e9chapper \u00e0 cette tendance g\u00e9n\u00e9rale. Et \u00e0 ma connaissance, il n\u2019y a jamais eu de tels probl\u00e8mes avec les miels de rhododendrons alpins et pyr\u00e9n\u00e9ens. J\u2019en go\u00fbte moi-m\u00eame tous les ans des \u00e9chantillons arrivant au laboratoire sans ressentir le moindre trouble\u2026 Ce sont m\u00eame des miels excellents. La grayanotoxine I des miels de rhododendrons agit en augmentant la perm\u00e9abilit\u00e9 des membranes aux ions sodium. Cela se traduit par une d\u00e9polarisation des cellules nerveuses. Les premiers effets surviennent assez vites (de 30 \u00e0 120 mn apr\u00e8s la consommation de miels). Outre une hypotension et une bradycardie, les patients sont sujets \u00e0 des naus\u00e9es, vomissements, transpirations, vertiges associ\u00e9s \u00e0 une fatigue intense, une agitation avec quelquefois perte de connaissance, convulsions et trouble de la vision. On retrouve d\u2019une mani\u00e8re plus scientifique et plus moderne les sympt\u00f4mes d\u00e9crits par X\u00e9nophon\u2026 Si historiquement le cas du rhododendron est assez connu, ces esp\u00e8ces ne sont pourtant pas les seules \u00e0 produire des miels toxiques pour l\u2019homme, m\u00eame si la litt\u00e9rature apicole se fait assez discr\u00e8te sur ce sujet. Dans la famille du rhododendron, d\u2019autres \u00c9ricac\u00e9es secr\u00e8tent des nectars toxiques. Les toxines en cause sont le plus souvent des grayanotoxines. Sont toxiques pour les humains les miels produits \u00e0 partir des nectars de\u00a0: Kalmia latifolia, Agauria spp., Andromeda spp., Kalmia spp, Azalea pontica, Ledum palustre (la toxine est un glycoside). Le miel de l\u2019arbousier (Arbutus unedo) n\u2019est pas toxique, mais est extr\u00eamement amer. Cette amertume est provoqu\u00e9e par un glycoside, l\u2019arbutine. Dans une autre famille botanique, un autre cas est assez connu des sp\u00e9cialistes. Il s\u2019agit d\u2019un miel produit en Nouvelle-Z\u00e9lande \u00e0 partir d\u2019une plante de la famille des Coriariac\u00e9es, Coriaria arborea Lindsay commun\u00e9ment appel\u00e9e \u00ab\u00a0Tutu\u00a0\u00bb. En fait, cette esp\u00e8ce n\u2019est pas nectarif\u00e8re et c\u2019est un miellat produit par un parasite de la plante, Scolypopa australis, que les abeilles r\u00e9coltent. Le miellat est toxique car il contient des sesquiterp\u00e8nes lactoniques. La consommation de ce miel peut se terminer par un coma. Il aura \u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 de naus\u00e9es, vomissements, douleurs abdominales, c\u00e9phal\u00e9es, rigidit\u00e9 des membres et convulsions\u2026 Le laurier-rose, Nerium oleander (Apocynac\u00e9es), est \u00e9galement r\u00e9put\u00e9 pour produire un miel toxique. Il est vrai que cette esp\u00e8ce ornementale est probablement une des esp\u00e8ces les plus dangereuses de notre flore. Selon MACK (1984), \u00ab\u00a0one leaf can kill an adult\u00a0\u00bb (une seule feuille peut tuer un adulte) et c\u2019est \u00e0 peine exag\u00e9r\u00e9. Toutes les parties de la plante contiennent des h\u00e9t\u00e9rosides cardiotoniques et des personnes se sont intoxiqu\u00e9es en consommant de l\u2019eau o\u00f9 avaient baign\u00e9 des feuilles de laurier-rose. La pr\u00e9sence de ces h\u00e9t\u00e9rosides dans le nectar n\u2019est pas impossible. Ils pr\u00e9senteraient alors un risque certain dans le cas o\u00f9 le miel r\u00e9colt\u00e9 serait suffisamment monofloral. Si la famille des solanac\u00e9es fournit \u00e0 l\u2019homme de nombreuses esp\u00e8ces alimentaires dont les plus connues sont la pomme de terre, la tomate, l\u2019aubergine, le poivron, elle fournit \u00e9galement une drogue l\u00e9gale, le tabac et de nombreuses esp\u00e8ces tr\u00e8s dangereuses comme la belladone, le datura et la jusquiame. Ces esp\u00e8ces produisent des alcalo\u00efdes dont le plus c\u00e9l\u00e8bre est l\u2019atropine. Ces plantes qui peuvent \u00eatre visit\u00e9es par les abeilles sont r\u00e9put\u00e9es pour produire des nectars toxiques. Si l\u2019ensemble de la plante de certaines solanac\u00e9es (belladone) contient des alcalo\u00efdes, ce n\u2019est pas toujours le cas et un nectar produit par une plante toxique ne l\u2019est pas n\u00e9cessairement. Le nectar est une s\u00e9cr\u00e9tion des nectaires. Il poss\u00e8de sa composition propre. Une autre famille, celles des renonculac\u00e9es comprend beaucoup d\u2019esp\u00e8ces parmi les plus dangereuses de la plan\u00e8te, aconit par exemple. Beaucoup d\u2019entre elles sont visit\u00e9es par les abeilles sans que l\u2019on ne signale de probl\u00e8mes particuliers pour les miels qui pourraient \u00eatre produits \u00e0 partir de leurs nectars. C\u2019est \u00e9galement le cas de certaines scrofulariac\u00e9es comme la digitale. Il est vrai que les effets \u00e9ventuels ne pourraient \u00eatre retrouv\u00e9s que chez des miels suffisamment monofloraux. Or, les plantes concern\u00e9es n\u2019existent pas en peuplements assez denses pour une production monoflorale. Si production de nectar toxique il y a, par un simple effet m\u00e9canique de dilution, il n\u2019y a plus de toxicit\u00e9 dans le miel, le toxique n\u2019\u00e9tant plus pr\u00e9sent qu\u2019\u00e0 dose hom\u00e9opathique(4) \u2026avec peut-\u00eatre quelquefois des effets b\u00e9n\u00e9fiques\u00a0? Ainsi, le miel d\u2019euphorbe (Euphorbia spp.) serait selon Pryce-Jones \u00e0 l\u2019origine de naus\u00e9e. Il est r\u00e9colt\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat monofloral dans les montagnes de l\u2019Atlas marocain (sur des eupho<br \/>\nrbes arborescentes) o\u00f9 il est utilis\u00e9 en m\u00e9decine traditionnelle. Un voyage r\u00e9cent en MAROC m\u2019a permis de ramener pour \u00e9tudes ce miel assez fonc\u00e9 et assez \u00e2cre qui est tr\u00e8s recherch\u00e9 comme m\u00e9dicament. R\u00e9colt\u00e9 sur une euphorbe d\u2019aspect cactiforme, Euphorbia echinus, \u00ab\u00a0il exerce sur l\u2019appareil digestif et l\u2019anus une action v\u00e9sicante\u00a0\u00bb(La pharmacop\u00e9e marocaine traditionelle par Jamal BELLEKHDAR, Pr\u00e9face de Jean-Marie PELT, IBIS PRESS 1997). La question des miels accidentellement toxiques suite \u00e0 des contaminations exog\u00e8nes (botulisme, antibiotiques, pesticides, m\u00e9taux lourds\u2026) n\u2019a pas sa place ici. Par contre, on ne saurait \u00e9luder celle des nectars toxiques pour les abeilles. Plusieurs auteurs pr\u00eatent au nectar de marronnier(\u00c6sculus hippocastanum et autres esp\u00e8ces) des propri\u00e9t\u00e9s toxiques. Le pollen de marronnier se retrouve fr\u00e9quemment dans les miels printaniers. La toxicit\u00e9 serait due \u00e0 des saponines pr\u00e9sentes dans le nectar. La graine du marronnier contient effectivement un saponoside, l\u2019escine. Assez connu est \u00e9galement le cas des tilleuls dont le nectar serait toxique. Pourtant, au moins pour les esp\u00e8ces de tilleuls autochtones, il ne semble pas y avoir de probl\u00e8mes particuliers. En fait seules certaines esp\u00e8ces de tilleul seraient concern\u00e9s. C\u2019est la pr\u00e9sence de mannose, sucre toxique pour l\u2019abeille qui serait \u00e0 l\u2019origine des troubles observ\u00e9s. De par le monde de nombreux auteurs signalent \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des esp\u00e8ces \u00e0 nectars toxiques pour les abeilles\u00a0: Corynocarpus laevigata, Angelica triqueta, Astragalus lentiginosus et A. miser v. serotinus, Ochroma lagopus, Sophora microphylla, Veratrum californicum, Asclepias spp. Le nectar du the\u00efer (Camellia thea) serait l\u00e9tal pour les larves d\u2019abeilles (Sharma et al. 1986). Il existe \u00e9galement de nombreuses esp\u00e8ces qui secr\u00e8tent un nectar qui d\u00e9tourne les abeilles du butinage. Du point de vue \u00e9volutif, l\u2019existence des nectars s\u2019explique par l\u2019\u00e9troite co\u00e9volution des plantes \u00e0 fleurs et des insectes pollinisateurs. Celle des nectars toxiques ou de nectars qui provoquent une r\u00e9action d\u2019\u00e9vitement chez les abeilles s\u2019inscrit difficilement dans un tel sch\u00e9ma. Jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, on n\u2019a trouv\u00e9 aucune r\u00e9ponse vraiment satisfaisante \u00e0 cette question. De plus, le fait que cette toxicit\u00e9 ne soit pas syst\u00e9matiquement retrouv\u00e9e chez tous les auteurs montre que ce probl\u00e8me est sans doute sous une d\u00e9pendance polyfactorielle avec peut-\u00eatre des effets de synergie, d\u2019environnements, de sensibilit\u00e9 de l\u2019abeille, de diff\u00e9rentes vari\u00e9t\u00e9s de plantes dans une m\u00eame esp\u00e8ce\u2026 Nous avons encore beaucoup \u00e0 apprendre dans ces domaines o\u00f9 finalement tout est une affaire de dose entre un toxique et un m\u00e9dicament\u2026 Sans doute y faudrait-il rechercher les origines de certaines propri\u00e9t\u00e9s attribu\u00e9s par les m\u00e9decines traditionnelles \u00e0 certains miels\u2026<\/p>\n<p>Paul SCHWEITZER Laboratoire d\u2019analyses et d\u2019\u00e9cologie apicole<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>401 avant J.-C.\u00a0: le fils du vainqueur de Marathon, Cyrus le Jeune d\u00e9clare la guerre \u00e0 son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Artaxerx\u00e9s II, roi des Perses. 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